Le regard du président
Chaque cep planté, c’est penser dans quarante ou cinquante ans.
Cyril Courvoisier
À Cornas, Cyril parle d’abord du sol. Les mains plongées dans la terre, il observe sa structure, évalue la profondeur et scrute la roche mère. Car tout commence là : comprendre comment la vigne plongera ses racines pour trouver, parfois très loin, l’eau qui lui sauvera la vie lors d’un été à 40°C.
Originaire du Jura, Cyril a bâti son domaine pas à pas, en reprenant et en replantant des parcelles sur certains des terroirs les plus réputés de Cornas. Sa formation et ses expériences auprès de vignerons reconnus lui ont donné le goût du détail et de la précision. Aujourd’hui, il conjugue ce savoir-faire à sa mission de président, partageant son temps entre ses propres vignes et la défense collective de l’appellation.
Présider, c’est penser collectif
Président de l’appellation Cornas, Cyril veille à l’équilibre global. Il se souvient des années 90, lorsque l’appellation Saint-Joseph a décidé de retirer de son aire d’appellation les secteurs en plaine et en altitude pour se recentrer sur les coteaux jugés les plus qualitatifs. À Cornas, ce choix n’a pas été retenu : les zones hautes ont été conservées. Aujourd’hui, Cyril souhaite proposer aux vignerons de l’appellation des dégustations à l’aveugle, avec l’objectif de cerner les problématiques liées à chaque terroir afin de nourrir une réflexion collective. Ce projet, encore en discussion, pourrait voir le jour à l’horizon 2026.
Sous la surface, la vérité des sols
Vieux granits pourris capables de stocker l’eau, poches argileuses et limoneuses déposées par les vents du quaternaire au sud, semi-plateaux mécanisables au nord : chaque profil dicte un choix de porte-greffe et une stratégie culturale. Mais cette diversité pose question : faut-il produire un Cornas « premium » sur des terres où le coût de production à l’hectare est dérisoire, alors qu’en coteaux, chaque litre coûte dix fois plus à produire ?
Adapter Cornas au climat qui vient
Depuis 2022, la rupture est nette : les réserves d’eau hivernales ne suffisent plus à alimenter les vignes jusqu’aux vendanges. Les épisodes de sécheresse prolongée s’installent, avec des températures extrêmes et des sols qui se craquellent dès le début de l’été. Cyril observe que certaines parcelles ne disposent plus du moindre stock autonome en profondeur, rendant crucial le choix de porte-greffes capables d’aller chercher l’eau très loin. Il conçoit ses plantations pour durer un demi-siècle, anticipant non seulement l’évolution climatique mais aussi la raréfaction des ressources en eau.

Une vision globale de l’équilibre naturel
La vigne n’existe pas seule : elle s’inscrit dans un écosystème complexe où chaque élément a un rôle. Les champignons mycorhiziens du sol assurent un lien vital entre la vigne et son environnement, favorisant l’absorption des nutriments et la résistance au stress hydrique. La faune joue aussi sa partition : chauves-souris chassant les papillons nocturnes dont les chenilles s’attaquent aux baies de raisin, oiseaux régulant les insectes ravageurs, abeilles et autres pollinisateurs participant à la biodiversité globale. Les haies, les bosquets et les bandes enherbées servent de refuges à ces auxiliaires naturels et limitent l’érosion des sols. Même les mousses et lichens sur les vieux murets participent à la régulation de l’humidité et à la vie microbienne. Pour Cyril, préserver ces équilibres invisibles, c’est assurer la santé de la vigne sur le long terme. Ce n’est pas seulement produire un vin, mais maintenir une harmonie vivante entre tous les acteurs du paysage, où la vigne n’est qu’un maillon d’une chaîne beaucoup plus vaste.
Conduite des vignes
Cyril conduit ses vignes avec une attention constante à l’adaptation au terroir et au climat. Il privilégie des pratiques qui favorisent l’enracinement profond et la vigueur naturelle, limitant le travail du sol pour préserver la vie microbienne et réduire l’évaporation. Les rangs sont enherbés selon les besoins, avec un couvert végétal adapté qui maintient l’humidité et abrite les auxiliaires.
Dans ses coteaux, il entretient également les murets en pierres sèches, héritage séculaire qui structure le paysage et protège les sols. Ces murs, construits sans mortier, permettent de retenir la terre lors des pluies, de limiter l’érosion et d’offrir un habitat à une multitude d’espèces : lézards, insectes, mousses et lichens qui participent à l’équilibre écologique. Leur entretien demande du temps et un savoir-faire précis, mais pour Cyril, c’est un investissement indispensable pour préserver l’identité de Cornas.

Vinifications sur mesure
Dans la cave, il compare son travail à l’infusion d’un thé : une extraction lente, contrôlée, où chaque étape compte. Température, degré alcoolique, durée de macération, choix du moment pour le pressurage : tous ces paramètres sont ajustés au millimètre pour extraire avec précision sans jamais brutaliser la matière. Les millésimes se suivent sans se ressembler : 2021, boudé par le marché, a pourtant livré sur les meilleurs coteaux des équilibres et des textures rappelant les grands classiques des années 90, preuve que la justesse des choix en cave peut sublimer même les années jugées difficiles.

Interview · Texte RA
