L’exception qui explique la règle
Au-dessus des quatre grands crus de Morey-Saint-Denis, un climat prend les règles du coteau à rebours. Il est plus haut que le Clos de la Roche, le Clos Saint-Denis, le Clos des Lambrays et le Clos de Tart, quand toute la Bourgogne enseigne que la valeur culmine à mi-pente. Il fait du blanc, et de l’aligoté, dans une côte vouée au rouge et au pinot. Il ne repose pas sur la roche du coteau, mais sur ce qu’elle a perdu. Et le classement le coupe en deux : premier cru sur sa partie basse, appellation communale sur sa frange haute. On pourrait tenir les Monts Luisants pour une curiosité. C’est l’inverse : nulle part on ne lit aussi clairement ce qui fait, à Morey, un grand cru.
Le nom d’abord. Jusqu’en 1927, Morey-Saint-Denis s’appelle Morey-en-Montagne : le village se définit par sa hauteur avant de se définir par ses clos. Et tout en haut du vignoble, sous la corniche et le bois, une bande de vignes porte un nom de lumière. Stéphane Magnien, dont la plus petite cuvée naît ici, l’explique d’une phrase : les Monts Luisants, « c’est les premières parcelles qui luisent à la levée du soleil ». La côte regarde l’est, le jour arrive de la plaine et, si l’on en croit le nom, il commence ici. La géographie suit : les quatre grands crus s’arrêtent vers 310 mètres d’altitude, le climat commence au-dessus et grimpe jusqu’à la lisière du bois, sur une pente qui se redresse à mesure qu’on monte. Un climat qui regarde les clos d’en haut et qui ne leur ressemble en rien : ni la couleur, ni le cépage, ni la roche, ni le rang.

Le débris trente mètres au-dessus

La coupe du coteau, ci-dessus, montre le fait d’un trait : sous les clos, la roche en place ; sous les Monts Luisants, un empilement. Ce qu’elle ne peut pas montrer, c’est le temps. Le coteau est coiffé d’une corniche de calcaire de Comblanchien, la pierre dure de la Côte. Aux périodes froides du Quaternaire, le gel s’y attaque : l’eau s’infiltre dans la roche, gèle, la fait éclater ; les cailloux glissent sur la pente et s’empilent en lits réguliers, gelée après gelée, pendant des dizaines de milliers d’années. Les géologues appellent ça des grèzes litées : un tablier d’éboulis calcaires descendu du plateau, posé sur le flanc du coteau. Le grand cru pousse dans le calcaire ; le premier cru pousse dans ses éclats.
Ce tablier, Stéphane Magnien le travaille. Sur ses 13,5 ares, il décrit un sol « presque sablonneux », où la roche n’est jamais loin : « La roche-mère est vraiment pas très loin sous la terre arable, parfois en labourant on la touche. » Le gel qui a fabriqué ce terroir n’en a pas fini avec lui : « Toutes ces années où elle a connu le gel, elle s’est éclatée petit à petit », dit-il de cette roche réduite en « plein de petites molécules de cailloux ». Un sol léger, qui file vers le bas à chaque orage : « Assez régulièrement, on est obligé de remonter de la terre dans la parcelle. » Ce que ça donne dans le vin, il le dit sans détour : « Le vin traduit une concentration de fruits. »

Alexandre Abel, qui dirige le domaine Ponsot et son monopole du Clos des Monts Luisants, prolonge la leçon devant un pan de roche mis à nu, à Morey, ce calcaire compact mais fissuré dont sont bâties les maisons du village : « La racine, elle ne passe jamais dans un bloc. Elle passe entre. » L’eau s’infiltre dans les interstices : « Elle va amener avec elle un petit peu d’argile, un petit peu de sédiments, de limon, des choses comme ça. » C’est là que la vigne se nourrit ; c’est là, aux saisons sèches, qu’elle descend chercher l’eau qui reste. La roche éclatée, la vie entre les éclats : un terroir en mouvement, que l’hiver émiette et que la pente emporte.
Les lignes ne sont pas à lui

Reste l’anomalie administrative. La carte ci-dessus la montre : la ligne du premier cru s’arrête au beau milieu du climat. En dessous, du Morey-Saint-Denis premier cru Les Monts Luisants ; au-dessus, sur le même nom et la même pente, du Morey-Saint-Denis tout court.
Et il existe une seconde ligne, plus discrète. En bas, le lieu-dit entre dans le grand cru : l’appellation Clos de la Roche déborde le clos historique et s’étend sur 16,73 hectares et huit climats cadastraux, dont le pied des Monts Luisants. Le huitième, ce sont les Chaffots : classés pour l’essentiel en premier cru et pour partie en grand cru Clos Saint-Denis, mais quatre rangs de vignes, de l’autre côté du mur du clos, sortent en Clos de la Roche. Stéphane Magnien le rappelle : « C’est jamais cité sur l’étiquette, mais le lieu-dit les Monts Luisants existe en Clos de la Roche. » Puis il résume : « C’est un lieu-dit qui se décline dans les trois. »
Village sous le bois, premier cru au cœur, grand cru au pied : le climat empile à lui seul les trois étages de la hiérarchie de Morey. C’est le fait qui change la lecture. Ces lignes ne lui appartiennent pas : ce sont celles du coteau tout entier, les mêmes bandes qui, du nord au sud de la commune, séparent les régionales des villages, les villages des vingt premiers crus, les premiers crus des quatre clos. Elles traversent les Monts Luisants comme elles traversent Morey. Pour comprendre pourquoi elles passent là, il faut descendre la pente.

Pourquoi le grand cru n’est pas en haut
La question est posée à Alexandre Abel : dans la hiérarchie, ne serait-il pas plus logique que ce soit le contraire, le sommet en haut ? « Non ! » La réponse tient dans l’eau. Une année pluvieuse, et 2024 l’a été, le bas du coteau encaisse tout : sur ces terres plates et argileuses, l’eau stagne, les gouttes qui rejaillissent des flaques remontent le mildiou, le champignon des années humides, vers le feuillage, les baies gonflent, le vin se dilue. « Les vignes ont passé les pieds dans l’eau pendant trois semaines, ça n’arrivait pas à ressuyer », dit-il des régionales du bas : ressuyer, pour un sol, c’est évacuer l’eau et sécher après la pluie. Cette année-là, en bas, ça ne séchait plus. En montant, tout s’inverse : « Plus on monte dans le coteau, plus c’est drainé, moins l’eau stagne, plus l’eau s’écoule rapidement, donc moins les vignes peuvent en pomper et plus les baies sont concentrées. » Mais les années sèches renversent la donne : là-haut, le sol maigre draine trop, la vigne a soif ; en bas, l’argile garde ses réserves. Restent ceux du milieu, qui profitent des deux régimes : « Comme il est au milieu des deux, il bénéficie des deux systèmes, et c’est ce qui fait que d’une année sur l’autre on a une régularité sur les grands crus. C’est pour ça que c’est classé en grand cru. »
La hiérarchie du coteau n’est donc pas une échelle de hauteur : c’est une courbe d’équilibre, qui culmine là où l’eau ne manque ni n’abonde, et qui redescend de part et d’autre. Les Monts Luisants sont au-dessus du point d’équilibre : trop hauts, trop maigres, trop drainés pour prétendre au rang de clos. C’est ce qui leur interdit le rang ; c’est aussi ce qui leur permet tout le reste.

Deux pièces là-haut, un chai en bas
Sur le coteau, chacun tient sa marche. Celle de Stéphane Magnien se compte en ares : « La plus petite cuvée que je produise, c’est les Monts Luisants. » Ses 13,5 ares donnent, les bonnes années, deux pièces, ces fûts bourguignons de 228 litres. Les autres années, la règle est fixée d’avance : « Quand j’arrive pas à en faire une pièce et demie, les raisins tombent dans l’assemblage de la cuvée Aux Petites Noix », son autre premier cru de Morey.
Cécile Tremblay, elle, tient le bas du coteau. Son chai est au village, et son morey est un village, en rouge : la cuvée Très Girard, un pinot noir du nom d’un lieu-dit voisin de chez elle. C’est pourtant en bas que l’anomalie du sommet trouve son écho. Du blanc, en Côte de Nuits ? Ce n’est pas la spécialité de la région, et la conversation en convient. Elle répond : « Non, mais il y en a pas mal sur le Morey. » La preuve pousse à quelques mètres : une vigne de chardonnay, voisine de la maison. Le blanc n’est donc pas la fantaisie d’un climat perché : c’est un fil qui court sur toute la hauteur de la commune, de l’aligoté du clos, là-haut, au chardonnay du village, en bas.
Le jour se lève sur la plaine et prend le coteau par le haut. Avant les clos, avant les premiers crus, avant la place du village, les premières vignes de Morey à s’allumer sont celles que le classement a laissées en chemin. La hiérarchie monte. La lumière descend. Et le haut, ici, s’appelle les Monts Luisants.
Paru dans le numéro 2026-2027 · Texte RA · Carte et coupe : infographie RA, sources INAO · Photos : Domaine Ponsot, RA
